Pourquoi Solidaires étudiant-e-s ENS ne marchera pas dimanche

Solidaires contre tous les fascismes

Communiqué de Solidaires Étudiant-e-s ENS en date du 10 janvier 2015 :

Alors que Marc Mézard (directeur de l’école) vient d’annoncer par mail que l’ENS participera officiellement à la « marche républicaine » de dimanche, nous, Solidaires étudiant-e-s ENS, tenons à faire entendre aujourd’hui une voix différente. Nous ne marcherons pas dimanche.

Croyez bien qu’il ne s’agit pas là d’une simple provocation cynique, motivée par une quelconque volonté d’être coûte que coûte à contre-courant. Comme vous, nous avons été choqué-e-s par les assassinats qui ont coûté la vie à douze personnes dans les locaux de Charlie Hebdo et causé de nombreux/ses blessé-e-s, par la fusillade de Montrouge, ainsi que par la prise d’otage dans une épicerie casher qui a fait quatre morts. Nous tenons à apporter notre solidarité aux victimes et à leurs proches. Nous condamnons sans réserve ces actes horribles. La liberté d’expression et la liberté de culte sont des libertés publiques fondamentales. En s’y attaquant avec cette violence meurtrière, ces actes relèvent bien du fascisme et de l’antisémitisme. Les rassemblements spontanés qui se sont organisés partout en France témoignent de la très forte émotion que cette atrocité a suscitée et d’une grande aspiration à la solidarité.

Toutefois, cette émotion qui submerge aujourd’hui le pays, si elle est bien évidemment nécessaire, peut rapidement se retourner en un mécanisme des plus pervers, dès lors que les intérêts politiques viennent faire leur commerce sur son dos. Et c’est ainsi que la légitime indignation collective vient à se transformer en « unité nationale », nécessaire à la défense des « valeurs de la République ». Mais que se cache-t-il derrière ces grands mots ? Avec ces appels à l’union sacrée, c’est un immense chantage que nous voyons se mettre en place, autour d’une rhétorique manichéenne proclamant haut et fort : « tous ceux qui ne sont pas avec nous sont avec les islamistes ». Nous sommes alors placés devant un ultimatum : soit vous marchez avec nous, avec le gouvernement – qui a décidé de cette manifestation – avec l’UMP, peut-être même avec le FN, soit vous cautionnez les attentats qui ont eu lieu.

Non, nous refusons les termes de l’alternative. Nous ne cautionnons pas plus que quiconque ces assassinats, et nous ne marcherons pas pour autant aux côtés de l’UMP ou du FN dans une marche qu’ils présentent déjà comme notre réponse à une guerre de civilisation. L’union sacrée, que cette marche républicaine doit consacrer, est un instrument dangereux, destiné à effacer perversement toutes les lignes de fracture entre les tenants de l’islamophobie et celles et ceux qui la combattent. Elle vise à ouvrir la porte à toutes les lois antiterroristes, xénophobes et répressives, étouffant toute voix dissonante sous le besoin d’unité. Elle cherche à disqualifier d’avance toute critique des discours et des politiques islamophobes qui commencent déjà à émerger, en faisant de ceux et celles qui la tiendront les allié-e-s des djihadistes. Elle dissout la dénonciation de l’islamophobie d’État et du système médiatique dans, au mieux, la mise en garde contre les amalgames, au pire, l’appel au réalisme face à cet islam qui nous attaque. Le jeu est décidément trop dangereux, qui consiste à suivre dans leur marche le gouvernement, la droite et l’extrême-droite, feignant de ne pas voir que cette manifestation soi-disant silencieuse porte déjà avec elle tous les discours que nos politiques ont tenu ces derniers jours. Nous avons pleinement conscience que de très nombreux gens très bien iront marcher de bonne foi : mais que toutes ces personnes le veuillent ou non, le sens de cette manifestation a déjà été défini, et ne peut que participer à la mise en place de la logique néfaste que nous venons de décrire. Rappelons nous que les attentats du 11 septembre aux États-Unis ont été l’occasion pour le gouvernement américain de faire passer des lois extrêmement liberticides en termes d’espionnage et de répression, avec le renforcement d’une législation d’exception, et l’ouverture de zones de non-droits telles que Guantanamo. Ne commettons pas deux fois les mêmes erreurs : en défilant de bonne foi pour la liberté de la presse, on risque de participer à démanteler d’autres libertés fondamentales, en cautionnant le renforcement de l’espionnage et la brutalisation des méthodes de répression.

La solidarité avec les victimes doit s’accompagner du combat contre tous les fascismes, religieux ou nationalistes et contre tous les racismes. La marche républicaine de dimanche, et l’unité nationale qu’elle vise à promouvoir ne peut que l’empêcher. Bien au contraire, il s’agit de faire taire la conflictualité sociale et d’unir la population derrière les dirigeant-e-s qui mènent des politiques extérieures impérialistes et des politiques intérieures antisociales, de stigmatisation raciste et anti-immigré-e-s, de chasse aux sans-papiers et de harcèlement des Roms. Dans un contexte où le racisme a déjà le vent en poupe, que les personnes cataloguées « arabes » ou « musulmanes » subissent tout particulièrement, nous devons nous opposer à toute stigmatisation qui pourrait résulter d’une volonté politique d’assimiler à cet acte atroce des personnes sous prétexte de leur culture ou de leur religion, réelles ou supposées. Dès le lendemain du massacre, tandis que l’ENS elle-même voyait ses murs recouverts de tags tels que « non à l’islam(isme) », plusieurs attaques ont eu lieu contre des lieux de culte musulmans, avec grenades et armes à feu. Nous condamnons fermement ces attentats, qui visent à créer eux aussi un climat de terreur et à activer une guerre raciste. Et, quitte à briser l’union sacrée, nous rappelons que ces politiques portent une lourde responsabilité dans le climat actuel et dans ses effets délétères. Ce n’est pas en le taisant au cours d’une marche silencieuse que nous ferons régresser les fanatismes et les fascismes. Se ranger derrière le gouvernement dans le cadre d’une union sacrée qui nous condamnerait à ravaler toute critique ne permettra pas de mieux lutter contre le fondamentalisme religieux, mais ne conduira qu’à nous empêcher de lutter efficacement contre ce qui fait son terreau : la stigmatisation systématique des populations musulmanes dont l’État, ces dernières années, s’est largement fait le complice.

Nous tenons enfin à signaler que c’est à notre connaissance la première fois que l’ENS participe officiellement à une initiative telle que cette marche. Quoi que nous pensions de cette dernière, il pourrait être légitime que l’ENS s’engage dans ce genre de démarches. Il y a néanmoins de quoi s’étonner de cette indignation à géométrie variable. Jusqu’ici, ce n’était pas la politique de l’École que de s’afficher pour défendre des causes telles que la liberté d’expression ou la solidarité vis-à-vis des victimes du fascisme. En 2010, la direction de l’ENS défendait la liberté d’expression en interdisant plusieurs conférences sur la Palestine (dont une avec Stéphane Hessel), et a été condamnée par le tribunal administratif avant de faire appel devant le conseil d’État. De même, pourquoi l’ENS n’a-t-elle pas participé en 2013 aux manifestations qui ont fait suite au meurtre par des fascistes néo-nazis d’un étudiant de Sciences Po ? Nous espérons qu’à l’avenir l’École saura s’engager sans attendre les ordres du ministère et des médias. Mais cette difficulté à s’indigner dès lors que l’islam n’est pas en cause ne touche bien sûr pas que l’ENS. Il y a en moyenne tous les ans 120 victimes occidentales du terrorisme islamiste (Mathias Delori, chercheur CNRS), qui sont la plupart du temps – à juste titre – dénoncées. Mais qu’en est-il de ces autres morts que nous ne pleurons pas et qui sont invisibilisées par les médias : 148 femmes tuées par leur conjoint en France en 2012, 3 militantes Kurdes assassinées en plein Paris en 2013 probablement par les services secrets turcs, 3072 migrants morts en Méditerranée en 2014, une dizaine de victimes de la police tous les ans, plus de deux milles morts Palestiniens cet été et des manifestations de soutien interdites par le gouvernement, mais aussi la majorité des victimes des attentats islamistes qui restent dans l’anonymat le plus complet, parce qu’elles sont afghanes, syriennes, irakiennes, yéménites… Il ne s’agit évidemment pas de relativiser un crime en en brandissant d’autres, mais seulement de souligner combien il est préoccupant que « l’union sacrée » n’ait à se faire que quand l’islam entre en jeu. Comment croire que cette « unité nationale », dès lors, ne tend pas déjà, consciemment ou non, dans le sens d’une logique islamophobe ?

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